MieLes hommes se souviennent davantage des injures subies que des bienfaits reçus.
[François Guichardin]Je fermai alors mon journal intime, heureuse d'avoir réussi à mettre mes pensées sur feuille. La cité d'Oxford s'offrait déjà à nous, tandis que l'avion débutait son atterrissage. Alors que je sentais l'excitation monter chez une Lily quelque peu endormie, je me mis à feuilleter ces pages gribouillées, retraçant les quelques bribes d'une vie difficile.
J'avais commencé mon journal le lendemain de l'annonce du divorce de mes parents. J'y avais retranscrit mes peurs, mes déceptions, mes souffrances. Tout y était. Le sentiment de douche froide lorsque ma mère me regarda dans les yeux en prononçant cette horrible phrase : «
Nous allons divorcer », avec pour seul soutien le teint livide de mon père à l'autre bout de la pièce ; le malaise qui survient les jours suivants entre mes parents ; la tristesse en découvrant pour la première fois mon père allongé sur le canapé en plein milieu de la nuit. La déchéance d'une famille qui provoqua en moi un trou noir ouvert à jamais.
J'admirais mes parents. Leur histoire d'amour semblait être sortie d'un film à l'eau de rose. L'élève tombe éperdument amoureuse de son professeur de langues. Les regards ne trompent pas, ils s'aiment l'un l'autre mais leur différence d'âge les sépare. A la fin ils arrivent à surmonter les difficultés et décident de montrer leur amour au grand jour. Moral de l'histoire ? L'amour peut surmonter tous les obstacles. Seulement le film s'arrête ici. On ne sait jamais s'ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants. Je crois qu'ils ne veulent pas montrer la triste réalité qu'attendent ces couples utopistes : un mot, destruction.
J'avais appris à grandir avec, en devenant spectatrice de leur nouvelle vie, sans pouvoir m'interposer dans leur choix. Ma mère voulait revivre sa jeunesse volée par mon père. Elle était devenue une mère enfant, ne se souciant plus que de ses propres intérêts. Mon père avait rencontré Gloria un an après la proclamation du divorce. Au départ il essayait de cacher cette relation, voulant me protéger, mais cette histoire devenait de plus en plus sérieuse, jusqu'à ce qu'il m'annonce la triste nouvelle : «
Je me marie, Mie. ». Sans commentaire.
Je dégageai d'un geste impatient une de mes mèches. Je n'aimais pas me rappeler cette époque. Le début d'une longue descente aux Enfers.
_Quand arrivons-nous ? S'enquit Lily.
Sa question me fit rire. Bien que le voyage l'ait quelque peu fatigué, son excitation ne désemplissait pas. Elle avait le don de me faire oublier mes soucis. J'avais l'impression que sa seule présence pouvait me faire soulever une montagne. Elle était la s½ur que je n'avais jamais eue. Celle sur qui je pouvais me reposer. Ma cousine, ma Lily.
_Selon eux, nous entamons notre descente.
Son regard se concentra alors sur le hublot, lui offrant un aperçu de ce que notre vie allait être. Ces terres représentaient tout pour elle, le rêve d'une vie brisée, qu'elle aurait aimé partager avec son père. Elle allait pouvoir avancer. Devenir. Je sais que j'en ferais de même. Je rangeai alors mon journal dans mon sac, avant de murmurer.
_Nous y sommes.
_Nous y sommes, affirma-t-elle.
Je m'approchai du hublot, voulant contempler les quelques mètres qui nous séparaient de notre rêve. Nous traversâmes les nuages cotonneux, et une vision enchanteresse s'imposa à nos yeux. Là voilà, Oxford, cette cité qui allait devenir notre. Je nous imaginais déjà, arpentant ces pavés remplis d'histoire, passant sous le Bridge of Sights du Collège Hertford. Nous allions y créer nos souvenirs, se faire de nouvelles connaissances, devenir une autre. Cette autre qui nous semblait si irréelle lorsque nous étions encore à Seattle.
Alors que l'avions rentra en contact avec le bitume dans un bruit assourdissant, je sentais mon passé s'envoler, devenir flou, retenu par ces nuages protecteurs. Je me sentais plus légère, comme si je flottais. Le poids du passé pesait bien lourd sur mes épaules. Alors que je laissais libre court à mon esprit, le doux rire de Lily laissa filer mes pensées.
_Deviendrais-tu folle Cousine ? Lui demandais-je
Elle opina vivement avant de me joindre à son hilarité ! Nous étions folles oui, mais folles de joie !
_Tu me rassures, j'ai cru être la seule m'exclamai-je.
Cet élan de joie me rendait complètement démente ! Il me tardait de montrer au monde entier le bonheur que je tenais au creux de mes mains. L'envie de sauter, de crier combien j'aimais cette nouvelle liberté !
_A nous deux, nous saurons combattre la folie, répliqua-t-elle.
_Entre nous, sans folie, que ferions nous là ?
Son regard pétillant me fit comprendre qu'elle était de mon avis. Son sourire s'allongea, avant de repartir dans un éclat de rire. Qu'il était bon de l'entendre ! Nous avions fait le bon choix. Il me suffisait de regarder Lily pour en avoir la certitude.
oOo
Alors que nous respirions notre première bouffée d'air frais, mon regard se posa sur la personne que je considérais comme ma seconde mère. Notre grand-mère. Shayenne Williams. La matriarche de la famille Williams. Une grand-mère poule à la poigne de fer.
Plus nous nous approchions d'elle, plus mon pas se faisait rapide. Je voulais retrouver ses bras, son odeur, sa voix. Ses yeux remplis de larmes nous détaillaient, avant de nous serrer dans ses bras. La voir ainsi, tremblante, émue, fit tomber mes barrières. J'avais envie de pleurer. De laisser couler tous les sentiments que je gardais enfoui en moi. Je voyais Lily dans le même état que moi. Elle retrouvait en Grand-mère son père. Elle avait les mêmes yeux verts que lui. Couleur dont elle avait hérité. Nous étions elle. Une partie de nous lui appartenait. Le lien du sang est l'un des plus forts qui existe.
Rien ne pouvait lui faire plus plaisir que de nous tenir dans ses bras. Elle nous trouvait bien trop maigre, cependant. Sa remarque nous fit rire ! Grand-mère ne pouvait s'empêcher de nous couver. Elle nous voyait encore comme étant ces petites filles fragiles, qui avaient besoin d'être protégées. Sans doute que nous resterons à jamais ainsi pour elle. Mais nous en avions besoin, Lily et moi, nous avions besoin de se sentir aimer. Malgré tout ce qui a pu se passer ses dernières années, nous avions réussi à recréer ce sentiment de sécurité. Notre relation fusionnelle nous permis de rester loin du monde, de créer une bulle protectrice pour nous empêcher de sombrer. Oxford ne va pas simplement nous donner une nouvelle vie, elle va nous offrir une famille. Un mot que nous avions banni de notre vocabulaire, mais qui allait redevenir une chose courante. A nous trois, nous allions être à nouveau un tout. Enfin.
Le trajet jusqu'à notre nouvelle maison se fit dans le silence. Je laissais Lily découvrir son nouveau pays, ses racines. Ma s½ur de c½ur possédait une longue chevelure brune que j'enviais depuis toute petite, teinte qui se mariait parfaitement avec ses yeux malicieux couleur émeraude, qui brillaient souvent d'une lueur mordorée au soleil. Alors que son regard semblait vouloir atteindre le sommet de l'église devant laquelle nous passions, elle tripotait machinalement une de ces mèches, geste qu'elle répétait assez souvent. Je souris. Rien ne pourrait m'enlever ce sourire de mes lèvres désormais.
_Vous allez énormément vous plaire ici, s'exclama Grand-mère.
_Je n'en doute pas, ajoutais-je.
Ma voix avait déraillé. Mes sentiments étaient mis à mal depuis ce matin. Mais ce n'était pas le moment de pleurer. J'attendrais ce soir, lorsque je serais dans mon lit, seule.
C'est après avoir tourné une dernière fois à droite que nous vîmes enfin la maison blanche tant attendue. Tout était comme dans mes souvenirs. Le portail de fer, que nous avions de nombreuses fois escaladé pour échapper à nos mères. Le sentier qui menait au petit jardin, qui fut plusieurs fois ensanglanté par nos chutes. Je suivis Lily de près. Tous ses souvenirs semblaient revenir d'un coup. Je posai alors une main sur son épaule. Je m'inquiétai pour elle. Je n'aimais pas la voir ainsi malheureuse.
_Je vais bien, murmura-t-elle, ce ne sont que des souvenirs.
J'opinai lentement. Elle avait besoin de passer par là. Je me devais de respecter cela.
Alors qu'elle s'avançait jusqu'au perron, la vue du rocking-chair de Grand-père me frappa. Je n'y avais plus pensé depuis des années. Depuis qu'il était parti pour un autre monde. Je m'approchai doucement de l'objet, et caressa légèrement le bois. Ce contact me glaça le sang. La dernière fois que je l'avais touché, Grand-père était encore en vie. Penser à lui me fait mal à chaque fois. Parler de lui me brise le c½ur. La simple photo de lui me donne envie de pleurer. Son deuil ne se finira jamais. Il était un homme sage, bon et droit. Sa présence m'apaisait. Je l'aimais, tout simplement. J'avais l'impression d'avoir un lien avec lui. Il savait trouver les mots pour me rassurer. Pourquoi est-ce toujours les meilleurs qui s'en vont les premiers ? Liam Williams en tout cas est parti bien trop tôt ... je détachai mon regard de l'objet aimé, et entra la première dans notre maison d'enfance.
L'escalier de bois sombre nous accueillait, et la vue d'Oncle James dévalant la rampe me vint instinctivement, dans un rire tonitruant accompagné des éclats de rire de sa petite Lily. Je tournai la tête vers le salon, et y vis ma tendre cousine. Elle s'imprégnait des souvenirs que lui donnait la vue du mobilier. Ne voulant pas l'interrompre dans sa contemplation, je passais le pas de la cuisine.
Grand-mère avait modernisé la pièce depuis la dernière fois. Un comptoir à l'américaine trônait en son centre, entouré de quatre sièges de bar. Elle avait repeint les murs d'un ton beige très doux, qui laissait à la pièce son côté ancien, et l'art contemporain était représenté par les meubles rouges vifs. J'aimais ce qu'elle avait fait ici.
J'humais alors les fragrances de la maison. Les bouquets de fleurs embaumaient toute la surface, qui donnait à la demeure son côté accueillant. Grand-mère adorait remplir la maison de fleur, surtout de lys blanc, qui semblait avoir une grande signification pour elle. Il me semble que le bouquet de fleurs que Grand-père lui offrit le jour de leur fiançailles était remplit de lys. Jolie hommage à sa mémoire.
Je me retournai alors que les pas de Lily disparaissaient dans les hauteurs de la maison. Je la suivis donc, pensant qu'il était temps de rendre visite aux jeunes années de nos parents, et à ce qui allait devenir notre antre.
Alors que Lily refermait la porte de la chambre de son père, je m'approchai doucement de l'ancienne chambre de ma mère. Juste en face de celle d'Oncle James. A l'intérieur, rien n'avait bougé depuis notre dernière visite. La lumière qui entrait par la fenêtre en face de moi était telle, qu'elle possédait entièrement la chambre, faisant ressortir de ce fait le beige des murs. Le bureau qui se tenait sous l'ouverture, avait toujours cette couleur de bois clair. On trouvait encore posé dans un coin les dictionnaires de ma mère, à côté d'une lampe de travail. Combien de fois elle avait du regarder le ciel au lieu de travailler son français ... mon regard se posa ensuite sur le lit de fer blanc, qui se trouvait au centre de la chambre, la tête contre le mur. L'édredon violet recouvrait les draps, sur lequel était posée cette même vieille couverture aux milles couleurs, dans laquelle j'aimais m'emmitoufler pour m'enivrer de la douce odeur de ma mère. La lampe hawaïenne de la table de nuit avait survécu à la poussière, et semblait encore pouvoir danser. Les méandres d'une culture musicale décoraient les murs de la chambre : Micheal Jackson, Depeche Mode, Nina Hagen, Madonna et les Beatles paraissaient ne pas vouloir abandonner la pièce. J'aimais ces artistes. Ils avaient bercé mon enfance. Ils resteraient donc là. Le tapis indien brun et aux dessins rouges n'avait pas bougé d'un pouce, toujours au pied du lit. Je me rappelle une photo de moi bébé, jouant avec les franges de ce tapis, et Grand-père assit près de moi. Je souris à ce doux souvenir.
Je posai alors mes sacs sur mon nouveau lit, et commençai à défaire mes affaires. Toute ma vie avait été enfermée dans ces deux sacs de voyage. Il y avait mes livres, mes films, mes photos. Je caressai chaque cadre du bout des doigts avant de les placer aux endroits stratégiques. Lily, mon père et moi sur ma table de chevet. Maman et Grand-père sur le bureau, à côté de Caleb.
En ouvrant le placard en face du lit, je découvris avec surprise des cartons poussiéreux appartenant à ma mère. N'avait-elle pas tout emmené en partant pour l'Amérique ? Je posai alors mes vêtements par terre, et plongeai dans le passé de ma mère. Tous ces objets lui avaient appartenu alors qu'elle était encore à l'université, selon la date de son dernier journal intime. Je ne savais pas qu'elle en avait tenu un jour. Je ne les ouvris pas pour autant. En tout cas pas pour l'instant. Je ne me sentais pas le courage de lire l'histoire d'une époque où Laureline et Christopher formait encore un tout. D'anciennes cassettes vidéo étaient présentes, ainsi que de vieilles lettres et des peluches. J'avais l'impression de la voir à mon âge. Chose assez bizarre. Je n'avais jamais imaginé ma mère adolescente. Elle était juste ma mère, ma mère frivole et insouciante. Je rangeai ce trésor et fini de placer toutes mes affaires. Malgré mes photos, cette chambre restait encore celle de ma mère. Elle n'était pas moi, mais une partie de moi. Un bout de ma mère, un morceau d'elle que je n'avais jamais connu. Elle avait l'air plein de vie, joyeuse. La rencontre avec Papa lui avait-elle vraiment volé sa jeunesse ? Non, ce ne pouvait être ça. J'en étais convaincu.
oOo
Grand-mère s'afférait alors que je descendais les marches. Lily était introuvable. Toujours dans l'antre de son père. Allait-elle descendre pour le dîner ? Devais-je aller la voir, m'enquérir de son état ?
_Nous devrions la laisser pour l'instant, s'exclama Grand-mère. Elle a besoin de retrouver son père.
_Tu as raison, murmurai-je. Veux-tu de l'aide ?
_Merci ma douce, mais je pense pouvoir m'en sortir ! Si tu ne sais quoi faire, peut-être devrais-tu appeler tes parents ?
_Je vais envoyer un mail à Maman. Tante Adrianna et elle doivent être sorties à cette heure-ci.
_Comme chaque soir, ma chérie !
La dernière réplique de Grand-mère me fit rire. Je vis ses yeux malicieux me regarder un moment avant de se concentrer sur ses pommes de terre. Je pris mon ordinateur portable que j'avais laissé dans l'entré, et l'alluma. Que devais-je écrire ? Tout un roman ou juste quelques nouvelles sans m'étendre ? J'optai pour la deuxième option. Je doutais fortement que ce mail allait leur faire plaisir. Leur rappeler qu'elles avaient des enfants de notre âge ne faisait que leur montrer à quel point elles avaient vieillies. Quelques phrases devraient suffire.
Chère Maman et chère Tante Adrianna,
Nous venons d'arriver chez Grand-mère. Tout ce passe bien ici. Nous sommes heureuses de retrouver cette maison. Les cours commencent la semaine prochaine. Nous vous enverrons de nos nouvelles très bientôt.
Je vous embrasse,
Mie.